C’est au sein de la Faculté de pharmacie de l’UdeM que Johanne Collin dirige l’équipe MÉOS – Médicament comme objet social. Ce groupe de recherche interdisciplinaire – Mme Collin étant elle-même sociologue et historienne de formation – extrait le médicament de la sphère strictement médicale pour en faire le point de départ d’une réflexion sur la santé et la société.
Quartier Libre : Que peut révéler l’étude du médicament sur notre société ?
Johanne Collin : Le médicament semble être un objet très spécifique et est une fenêtre extraordinaire sur la société. Je ne considère pas que le médicament appartienne uniquement à la sphère de la médecine et qu’il soit juste une réponse à un problème de santé. Il déborde largement des logiques thérapeutiques : il entre aussi dans des logiques de quête de la performance et d’amélioration de son apparence. Nous travaillons, par exemple, sur les médicaments psychotropes – somnifères, antidépresseurs – dont la prescription et la consommation augmentent fortement dans nos sociétés. Nous pouvons interpréter sociologiquement ce phénomène par l’individualisation grandissante de la société, la pression sociale qui pèse sur chacun, ainsi que l’exigence de performance qui s’est exacerbée ces dernières années.
Q. L. : Pourquoi partez-vous du médicament, plutôt que de la maladie pour vos recherches ?
J. C. : Partir du médicament nous donne du recul pour étudier les déplacements des frontières entre la santé et la maladie. L’exemple de l’hypertension artérielle est très intéressant en cela. Dans la recherche scientifique, une nouvelle catégorie de « pré-hypertension » apparaît, pour laquelle des médicaments sont prescrits. On élargit la zone d’intervention à la « pré-maladie », ce qui redéfinit les notions même de maladie, de médicament et de prévention. À partir de quand est-on malade ? À quel moment doit-on prescrire des médicaments ? Bien sûr, l’industrie pharmaceutique contribue grandement à déplacer ces frontières. Elle est très présente, que ce soit dans la recherche scientifique ou la production des guides de pratique des médecins, et elle encourage cet élargissement de la prescription. Malgré tout, on ne peut pas réduire son action à des objectifs économiques. Elle repose aussi sur un argumentaire : si on a les outils thérapeutiques et les moyens techniques pour garder les gens en santé, on doit éthiquement s’en servir. Là encore, c’est une position discutable : est-ce que c’est parce qu’un médicament existe que l’on doit l’utiliser ?
Q. L. : Le médicament deviendrait un moyen de prévention ?
J. C. : Avec le médicament, nous touchons à des valeurs sociales profondes : la quête de la santé parfaite, mais aussi, l’obsession du risque. Nous avons un rapport au risque très particulier : on le craint – il faut se prémunir d’un risque éventuel et en même temps, on le valorise, en développant toutes sortes de pratiques sociales à risque comme les sports extrêmes. Le médicament répond à un besoin d’être toujours au meilleur de nous-mêmes. C’est selon cette dynamique de prévention du risque que la santé est devenue un enjeu politique majeur. Les gouvernements jouent beaucoup là-dessus, et c’est l’un des domaines qui reçoivent le plus de subventions et d’aide pour la recherche.
Q. L. : Il y a aussi le phénomène des médicaments sans prescription...
J. C. : En effet, l’automédication a pris beaucoup d’ampleur. Il existe surtout le mégaphénomène de l’achat de médicaments sur Internet. Certaines pharmacies ont un site sur lequel on peut acheter les médicaments prescrits par notre médecin. Mais il y a une autre catégorie de sites pharmaceutiques où l’on peut avoir une consultation virtuelle accompagnée d’une prescription. C’est alors tout un pan de la consommation et de la prescription de médicaments qui échappe aux contrôles.