Le dopage universitaire

L’éternelle suspicion

Jean-Christophe Drouet

Univers tabou, marqué par le culte de la victoire, le dopage peut devenir une solution pour les jeunes sportifs sous pression. Entre suspicion, hypocrisie, généralisation et banalisation, le dopage a-t-il réellement envahi nos universités? Au cœur du problème et de sa solution,  se trouve l’entraîneur.

Illustration : Clément de Gaulejac

C’est principalement à la suite du scandale Ben Johnson que le Sport interuniversitaire canadien (SIC) a mis en place un programme antidopage en 1990, en collaboration avec le Centre canadien pour l’éthique dans le sport (CCES), chargé pour sa part des contrôles. Auparavant «personne n’en parlait», se souvient Patricia Demers, directrice du secteur universitaire de la Fédération québécoise du sport étudiant, association régionale du SIC. Joe Morissette, membre du SIC aux programmes sportifs et internationaux, est fier de cette avancée qui, selon lui, «ne cesse d’évoluer». Toutefois, ce programme est sujet à de nombreuses critiques. Tout d’abord en ce qui concerne le nombre de contrôles, jugé beaucoup trop faible.

De 1990 à 2004, le SIC a procédé à 4780 contrôles, ce qui correspond approximativement à une moyenne de 340 par an. L’objet du désaccord se trouve ici :  11000 étudiants-athlètes font partie du SIC chaque année. Autrement dit, seulement 3% de nos universitaires se voient dans l’obligation de se présenter à un contrôle antidopage par an. «C’est trop peu, constate Patricia Demers, c’est la raison pour laquelle nos jeunes athlètes font comme si cela n’existait pas.»

Des «comportements dopants» chez les jeunes

D’après le rapport de la GRC, le hockey (19,5%), le football (16,1%), et la natation (10,7%) sont les sports où la consommation de substances interdites est la plus élevée. Stéroïdes, anabolisants, stimulants, analgésiques sont les produits interdits les plus fréquemment utilisés.

Mais les étudiants en recherche de performance ne prennent pas, pour la plupart, de produits interdits. Ils ingurgitent plutôt des suppléments alimentaires autorisés qui, à forte dose, peuvent accroître littéralement les performances. Patricia Demers appelle cela «des comportements dopants». Pour elle, la ligne est étroite entre les produits interdits et les autres. «C’est déjà le signe que ces athlètes ne se contentent pas de leurs aptitudes naturelles. Ils peuvent tomber dans le dopage, et la ligne entre les deux est mince.» Surtout arrivé à l’âge de 18 ou 19 ans, lorsque l’athlète ne progresse plus aussi rapidement. «C’est un véritable tournant à cet âge-là. Il a l’impression qu’il plafonne et subit des pressions énormes et c’est à ce moment où le risque de basculer dans le dopage est élevé», pense Natacha Llorens. Il n’y a jamais eu de cas révélés à l’UdeM depuis la mise en place du programme de contrôle. Les deux derniers athlètes qui se sont fait prendre venaient des universités Concordia en 2003 et Wilfrid Laurier en 2004.

Les meilleurs vendeurs

Deux étudiants sur cinq (38,9%) utilisent des suppléments de protéines, 40,2% de la caféine, par le biais de l’Éphédrine, par exemple, qui vient d’être retirée de la liste des produits interdits, ou encore 45,9% consomment des vitamines, sans compter les multiples boissons énergisantes. «J’ai déjà vu une équipe de hockey qui ne marchait qu’à la boisson énergisante Red Bull, fortement déconseillée à grande dose», dit Natacha Llorens. Avant d’ajouter que «le pire, c’est qu’ils en deviennent accro et sont persuadés que leurs performances dépendent uniquement du produit consommé. C’est une véritable dépendance psychologique». Rappelons que cette boisson a été interdite dans certains pays européens comme la France.

Mais le problème vient aussi de la facilité à se procurer des produits dopants. Un petit tour sur Internet, dans une salle de musculation ou dans une pharmacie suffit pour se procurer ces pilules «miracles». Natacha Llorens, criminologue de la GRC, se plaint de la libéralisation de ce commerce fleurissant. «Les produits sont partout! J’ai déjà regardé une fois sur Internet et j’ai compté pas moins de 800 000 sites pour acheter de la créatine. Sans compter les nombreux produits importés des États-Unis.» La créatine ne figure d’ailleurs pas sur les registres des produits interdits, même si cette substance demeure encore interdite dans les principaux pays européens.

Joe Morissette admet que le nombre de contrôles n’a pas été très élevé pendant 14 ans, mais il soutient que durant ces 2 dernières années, les contrôles sont devenus beaucoup plus fréquents. Cependant, un programme antidopage ne doit pas avoir pour seul objectif des contrôles à répétition, comme le constate Natacha Llorens, criminologue et coordonnatrice de la lutte antidopage de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). «Il ne faut pas se fier qu’aux tests pour savoir si nos sportifs sont dopés. Il y a toujours un moyen de les contourner de toute façon.»

Pour elle, il faut aller plus loin, en rendant obligatoires, pour les étudiants-athlètes et l’encadrement, les conférences et les colloques en faveur de la lutte antidopage, mais aussi en ayant une véritable politique qui reposerait sur trois points essentiels : la prévention, la sensibilisation (contrôles) et l’intervention (aide et assistance auprès des jeunes). «L’absence d’intervention est une des choses qui me choque le plus. Après un contrôle positif, l’athlète est renié par sa discipline, par ses pairs et en plus on le laisse dans une dépendance psychologique grave», ajoute Natacha Llorens.

L’éternel problème subsiste : le coût financier. «Il faudrait, juste pour la sensibilisation, qu’au moins 10% de nos athlètes universitaires soient contrôlés», poursuit la criminologue de la GRC. Objectif difficile à atteindre lorsque l’on sait qu’un seul contrôle coûte en moyenne 500$ au CCES. «On fait avec les moyens que l’on a. C’est bien beau d’avoir une politique contre le dopage, mais il faut pouvoir l’assumer», lance Patricia Demers. Et les moyens ne sont pas énormes si l’on se réfère au programme antidopage du SIC qui, mis à part ses contrôles, n’organise qu’un colloque annuel de formation sur les drogues.

Marc Déragon, entraîneur-chef de l’équipe de natation de l’Université de Montréal, pense que pour sa discipline ce programme est suffisant, même s’il reconnaît que l’intervention manque à celui-ci. «J’ai un planning d’entraînement à respecter et je préfère me consacrer à mon travail sur le plan sportif. Je ne peux pas sans cesse revenir sur le problème du dopage. On en parle de temps en temps afin de conscientiser nos athlètes et je trouve cela plus formateur qu’être assis pendant trois heures sur une chaise!»

Les entraîneurs montrés du doigt

Outre un programme antidopage lent à être mis en place, faute de moyens financiers adéquats, l’influence de l’entourage demeure un des facteurs de risques très important chez les adolescents. En effet, les jeunes athlètes sont à cet âge «très influençables» et «très dépendants» de leurs entraîneurs ou de leurs parents, remarque Natacha Llorens. Ils subissent une pression constante. L’emprise des parents s’accompagne régulièrement de la prise de suppléments vitaminés, toutefois autorisées. «Cela peut commencer à 12 ou 13 ans. Souvent des parents m’appellent pour savoir quelles vitamines donner à leurs enfants. J’ai déjà vu des enfants prendre au petit déjeuner sept ou huit comprimés de vitamines durant une compétition. Alors vous vous imaginez bien qu’à l’Université, c’est parfois trop tard pour intervenir», affirme la criminologue de la GRC.

Selon l’étude de la GRC, la personne de l’entourage la plus souvent visée après les amis (39%), reste l’entraîneur (14,3%). D’après une étude de la GRC, datée de 1998, 24,8% des étudiants de 16 ans et plus ont affirmé que quelqu’un leur avait explicitement suggéré d’avoir recours à des substances pour améliorer leurs performances. Dans la réalité, ce chiffre pourrait être plus élevé car, plus ou moins directement, certains entraîneurs mettent des pressions folles sur leurs athlètes qui peuvent basculer dans l’illégalité. «Un entraîneur qui glisse à son joueur des petites phrases comme “tu n’es pas en forme en ce moment” ou encore “il faut que tu prennes du poids” peuvent pousser un jeune à se doper», assure Patricia Demers. Marc Déragon reconnaît le poids énorme qui repose sur leurs épaules. «En tant qu’entraîneur, nous avons conscience de cela. Nous avons beaucoup d’emprise sur nos athlètes. Je suis convaincu qu’il y en a qui sont de mauvaise foi et qui profitent de cette dépendance, mais cela reste marginal.»

Marginal ou pas, tous les entraîneurs devraient «prendre d’avantage position», selon la coordonnatrice de la lutte antidopage de la GRC, car ils occupent une place primordiale dans la vie de l’étudiant-athlète. Une place qui leur confère une lourde responsabilité du fait de la confiance que portent en eux ces jeunes-là. Une énorme pression est aussi due au fait que les universités vouent un véritable culte à la victoire. Patricia Demers pense que cette dernière en devient même plus importante que tout le reste, plus importante que la santé. L’entraîneur-chef de l’équipe de natation de l’Université de Montréal conteste cette vision et, même s’il admet faire ce métier pour gagner, il n’est pas prêt à le faire à «n’importe quel prix».


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