Chronique BD
Anne Bourgoin
Au fin fond de la Windy trail, en Colombie-Britannique, vivent les deux soeurs Hollenberg. L’une, Nancy, est autiste et «a déjà prévu tout ce qui va suivre.» L’autre, Nicole, est un génie de logiciels en intelligence artificielle. Elle est aussi l’inventrice d’une «nanopâte», le plurdge, aux propriétés bien particulières. Cette invention est convoitée à des fins militaires par un magnat de l’industrie pétrochimique, Edmund Tate. Homme sans scrupules, il se retrouve obligé de gérer une manifestation de citoyens qui a lieu devant son hôtel où doit se dérouler la réunion secrète annuelle des membres d’un club sélect des riches et puissants de la planète, dont il fait évidemment partie. Réunion pas si secrète que ça, malheureusement pour lui… Entre-temps, apparaît Noise, superhéros de son état, au domaine des soeurs Hollenberg. Est-il là pour protéger le plurdge? Il n’en sait rien lui-même.
Premier tome d’une série de trois, La muse récursive de David Turgeon, est un petit bijou du point de vue du langage. David Turgeon est un amoureux des mots et ça se sent. Dialogues enlevés et décalés, citations de Wittgenstein et de Bergson, l’auteur jongle avec les phrases et les concepts de notre époque pour notre plus grand plaisir. Un exemple entre Nancy et Noise : – Nancy : Tu as un plan spécifique en tête? Sauver le monde par exemple? – Noise : Peut-être un petit morceau du monde… Tu sais, ce n’est jamais une question de bien versus le mal… – Nancy : C’est plutôt une question de stupidité versus intelligence, Noise. – Noise : Ah ouais? Et qu’est-ce qui arrive si c’est l’intelligence qui fout le bordel? – Nancy citant Bergson : Et alors? “Dans une société de pures intelligences, on ne pleurera sans doute plus, mais on rira peut-être encore.”
Espionnage industriel, lutte altermondialiste et convergence dans les médias sont quelques-unes des trames qui servent un scénario foisonnant, bien que l’on ne sache pas toujours où il veut en venir. «Je n’écris pas vraiment de “scénario”, je fais parfois un synopsis quand l’histoire est assez avancée, pour m’aider à rassembler les fils. Disons que généralement, je me laisse aller à l’inspiration», a-t-il expliqué lors d’une interview pour Bédéka, un site Internet spécialisé. C’est pourquoi la lecture de cette histoire se doit d’être faite en lâchant complètement prise sur la réalité ou la logique, bien que l’on parle de technologies tout au long. On ne peut pas comprendre l’histoire si on essaie de suivre les histoires. Car il y en a plusieurs en même temps. Elles se recoupent, s’entrecroisent. Ou pas. «J’en suis présentement au quart du 3e tome. Disons que c’est beaucoup moins improvisé maintenant, parce qu’il faut bien que je noue un peu les intrigues, malgré tout», raconte David Turgeon. Bref, il faudra attendre le dernier tome pour comprendre et vérifier ses perceptions. Ce qui pourrait passer pour obscur et complexe sert, en fait, la trame et permet au lecteur de ne pas se lasser. Ce n’est pas le genre de bande dessinée que l’on pose et que l’on reprend après quelques jours. Elle se lit d’un souffle, quitte à la reprendre pour confirmer ce que l’on a perçu. Cependant, un bémol s’impose d’emblée : le dessin rebute. Brouillon, chiffonné, pas toujours clair, il s’améliore cependant au fur et à mesure des 100 pages. Autodidacte passionné, Turgeon a commencé à faire de la bande dessinée à six ans. Son dessin n’étant pas «exactement standard», selon ses propres termes, il a du mal à percer, et cesse de dessiner après le cégep. Il lui faudra dix ans avant de se relancer dans l’aventure, avec brio. Une oeuvre à suivre…
La Muse récursive est le premier titre du catalogue des Éditions Fichtre!, associée à la librairie du même nom, qui est spécialisée dans la bande dessinée. Cette petite échoppe de la rue Bienville, dont le personnel est passionné par le 9e art, fête cette année ses dix ans d’existence. Un phénomène assez rare dans le milieu pour être souligné.
La muse récursive, David Turgeon.
Aux éditions Fichtre!