L'héritage de la contre-culture

Action réaction

Delphine Grenon

 Il est interdit d’interdire! Le credo des activistes de la contre-culture des années 1960 est aujourd’hui plus nuancé. Il demeure que depuis sa résurgence en parallèle à la lutte altermondialiste, certains jugent que la contre-culture n’est qu’une illusion pour l’avènement d’un «autre monde possible». Outil d’émancipation ou piège poussant à l’enlisement dans les institutions qu’elle tente de renverser?

Illustration : Clément de Gaulejac

Condamnée, la contre-culture! Voilà le bilan déposé par deux universitaires canadiens, Joseph Heath et Andrew Potter, dans un essai intitulé Révolte consommée, le mythe de la contre-culture. L’édition anglaise, publiée en 2004, a provoqué de vives réactions dans la blogosphère. Du coup, la version française parue fin 2005 intègre une post-face pour tenter de clarifier la thèse. La sentence du livre? «La rébellion contre-culturelle n’est pas qu’inutile, elle est carrément contre-productive. Non seulement elle détourne de l’énergie et des efforts qui permettent d’améliorer concrètement la vie des gens, mais elle encourage le mépris systématique à l’égard de ces changements progressifs.» L’ouvrage démonte méticuleusement chaque courant de pensée et mouvement issus de la contre-culture. Les auteurs suggèrent de revenir à un engagement politique plutôt que de se rebeller contre la culture dominante, celle de la société de consommation.

La contre-culture, mouvement qui s’est développé pendant les années 1960 et 1970, c’est la «rébellion des jeunes, la volonté de s’arracher à une culture dominante, le rêve d’abolir les inégalités sociales ou toutes les formes d’autorité», tel que défini par Guy Bourgeault, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université de Montréal. «Un mouvement de révolte active contre toutes les mesquineries, les fanatismes, les mensonges, les fascismes des pouvoirs établis qu’ils soient d’ordre politique, religieux ou du savoir sacralisé», selon le programme de La Rencontre internationale de la contre-culture, qui eut lieu à Montréal en 1975.

Les auteurs de «Révolte consommée», un ex-punk et un ancien partisan d’Adbusters, deux militants issus du monde contre-culturel, dénigrent aujourd’hui ce qu’ils défendaient avec passion la veille. Leur motivation venait d’«une désillusion personnelle parce qu’après deux, trois, quatre, cinq ans d’engagement, les effets ne sont pas satisfaisants,» dit Andrew Potter. «Pendant 40 ans, des générations d’étudiants ont essayé de changer le système dans les actions contre-culturelles et rien n’a changé, peut-être alors faut-il changer d’avis, d’idée, d’idéologie.»

Pourquoi ce revirement à 180 degrés chez ces anciens activistes de la contre-culture? Pour Guy Bourgeault, «les propos de Heath et Potter montrent leur désillusion, mais aussi qu’ils ont bien fait leur nid dans l’ordre existant et que cet ordre fait leur affaire, puisqu’ils sont devenus professeurs et ont acquis une certaine crédibilité leur permettant d’être publiés».

ENTRE L’ENGAGEMENT POLITIQUE ET LA BONNE CONSCIENCE

L’objectif de Heath et Potter? «Sauver la politique de la gauche des politiques contre-culturelles, explique Andrew Potter. On veut redonner du pouvoir aux politiques par rapport à l’individualisme.» Arthur Lacomme, coordonnateur du Réseau de la simplicité volontaire au Québec, croit en la restauration d’une crédibilité du politique sans abandonner les revendications des mouvements contre-culturels. «C’est par la prise de conscience de l’individu que cela commence. Ce sont eux qui doivent influer sur la politique. Alors il faut agir politiquement, mais je crois que, contrairement aux auteurs, il faut aussi agir à différents niveaux!» nuance-t-il. Il poursuit en évoquant son soutien à des événements comme la Journée sans achats instaurée par Adbusters, car celle-ci permettrait aux individus de prendre conscience de leur pouvoir de pression sur l’ordre établi.

Andrew Potter n’en démord pas : «On ne trouvera pas la solution dans la révolution, dans les rues ou dans la contre-culture, mais dans l’activité politique, la législation, les réformes du système. Si on veut changer une société, il faut utiliser les institutions de l’État.» Dans Révolte consommée, Heath et Potter vont jusqu’à accuser Naomi Klein, auteure de No Logo, de «passer sous silence le rôle que les citoyens peuvent jouer par le biais du gouvernement». Jacques Hamel, professeur de sociologie à l’Université de Montréal, ne partage pas cet avis. «Je suis allé entendre Naomi Klein dans une conférence à Paris et c’est bien d’action politique dont elle parle.» L’activisme politique dépasse largement celui des partis politiques, souligne M. Hamel.

RECYCLAGE DE LA Contre-CULTURE

Plutôt que d’opposer politique et contre-culture, le chercheur Guy Bourgeault propose une vision complémentaire des deux mouvements. «L’individu et la société ne peuvent pas vivre sans ruptures et continuités, explique-t-il. C’est paradoxal et contradictoire, mais il faut que les deux se concilient en alternance. Il y a un mouvement de changement, de révolution et, pour que l’individu et la société puissent se transformer, il faut que d’une certaine façon cette révolution soit récupérée et intégrée à la société.» Le chercheur de 72 ans ne souhaite pas revivre les années 1960, tenant aux acquis obtenus à même des revendications contre-culturelles de l’époque. La contre-culture prônait, entre autres, le développement d’une conscience environnementale, et on voit, dit-il, qu’aujourd’hui «aucun gouvernement, aussi conservateur soit-il, ne peut faire l’impasse sur cette question.» On récolterait aujourd’hui le fruit des luttes du mouvement contre-culturel. «Certains objectifs ont été atteints, se sont institutionnalisés et sont devenus des acquis, confirme Jacques Hamel. Je crois en un avenir pour les rebelles et la contre-culture, un avenir plus radieux que jamais, comme un signe de bonne santé pour notre société.»


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