Recrudescence de la promotion de la chasteté
Sarah-Geneviève Perreault
Par la grande porte, la problématique de la sexualité accède à l’arène politique grâce au ministre fédéral de la Justice Vic Toews qui, dès sa nomination, a soumis un projet de loi proposant de hausser l’âge du consentement sexuel de 14 à 16 ans. Promesse électorale du parti conservateur, cette mesure est censée assurer une protection contre les délinquants sexuels. Au Québec, le premier ministre Jean Charest s’y oppose, tandis que Carole Théberge, ministre de la Famille et de la Condition féminine, y est favorable. Les intervenants tels les psychologues, les sexologues et les travailleurs sociaux, s’interrogent sur le bien-fondé de l’approche coercitive, surtout au sein de la société québécoise, habituée à un type d’intervention plus préventif. Par la porte de derrière, le mouvement de promotion de la chasteté se faufile, favorisant un retour au référent religieux dans le discours sur la sexualité. La dimension spirituelle prend le relais en promouvant l’engagement, l’exclusivité et le mariage supplantant ainsi le discours mécanique et technique qui prime dans le système d’éducation.
Fort de plus de 700 membres, l’organisme Chasteté-Québec milite depuis l’an 2000 afin de promouvoir la chasteté comme mode de vie. En rédigeant son livre «Douze questions à se poser avant de faire l’amour», le Dr Michel Robillard a voulu actualiser un discours sur l’abstinence jusque-là existant presque exclusivement en anglais. L’abstinence d’activités sexuelles hors des liens du mariage et la fidélité à son partenaire seraient essentiels pour vivre en conformité avec la Bible. Pourtant, le Dr Robillard ne dénigre pas explicitement la sexualité et soutient qu’elle doit être belle et pure, mais il plaide pour qu’on lui redonne son aspect sacré.
Le 18 mars dernier, à l’Église évangélique baptiste de Pointe-aux-Trembles, le Dr Robillard a attiré plus de 70 personnes. Devant un auditoire déjà conquis, il affirme que «la chasteté permet d’éviter beaucoup de problèmes» telles que les grossesses adolescentes, les infections transmissible sexuellement et les peines d’amour. Pour justifier l’exclusivité, il souligne qu’«après 10, 20 ou 100 relations, on brise quelque chose dans le corps et dans l’esprit». Il faut donc se garder pour «l’élu de son coeur», car la «sexualité, ce n’est pas une obligation comme manger, on peut vivre sans sexe», martèle cet omnipraticien comptant plus d’une vingtaine d’années d’expérience. Robillard exhorte les adolescents à «ne pas se trouver seul avec quelqu’un du sexe opposé dans une pièce après dix heures le soir» et continue son plaidoyer en ajoutant des phrases telle qu’«il ne faut pas se déshabiller et voir l’autre nu». Les adolescents, loin d’être rebutés par un tel discours, posent des questions et interviennent. Un jeune homme se confie. «C’est pas facile de rester chaste. Il faut prier et demander à Dieu de nous aider». Une adolescente renchérit : «Quand je suis devenue chrétienne, je disais à tout le monde que je voulais rester chaste. Plusieurs me répondaient : viens, je vais te faire changer d’idée».
En 2004, des étudiants de la province se regroupent et fondent AntiChasteté-Québec. «Face à une telle désinformation, quelqu’un devait se lever pour défendre le droit à une vraie éducation sexuelle dans les écoles et pour répondre aux mensonges du Dr Robillard et de ses acolytes extrémistes», soutient François Napoléon, porte-parole du groupe. Il assure que les membres ne sont pas d’emblée contre l’idée de l’abstinence sexuelle, mais plutôt «contre la chasteté quand elle repose non pas sur un choix personnel, mais est motivée par la peur, qu’elle soit divine ou médicale, que s’efforce de propager les groupes religieux». Il nuance, en affirmant pourtant que «la menace qui guette le Québec ne provient pas véritablement des groupes religieux prônant la chasteté, mais de l’incapacité du gouvernement à instaurer un programme d’éducation sexuelle fiable et permanent ». D’autre part, François Napoléon condamne le projet de loi voulant hausser l’âge du consentement sexuel qui, selon lui, «est un autre excellent exemple de l’influence du lobby religieux en politique fédérale».
Selon le Dr Robillard, la présence accrue de l’option de la chasteté sur les tribunes québécoises n’est due que partiellement à l’influence des États-Unis. C’est davantage une prise de conscience collective de l’omniprésence du sexe dans la société qui ramène cette question à l’avant-scène. Robillard déplore la désinformation faite par les médias et les sexologues qui tendent à favoriser le discours antichasteté. Il conclut en appelant le gouvernement provincial, responsable de l’éducation, à s’investir davantage dans la promotion de la chasteté afin de lui attribuer un discours séculier. Robillard considère donc que distinguer chasteté et religion permettra à cette option d’avoir davantage de visibilité. Malgré cette volonté d’un engagement accru du gouvernement, il considère que la future loi sur le consentement sexuel aura peu d’influence sur le comportement des adolescents. Jocelyne Robert, sexologue très sollicitée, particulièrement en ce moment, affirme que l’on parle davantage de chasteté, car «la planète entière, et particulièrement la société occidentale hyper-sexualisée, est écoeurée de voir du cul». Mais, selon elle, le problème au sujet de la chasteté, c’est que nul ne peut réellement en donner une définition claire. «Un ado peut dire qu’il n’a pas de vie sexuelle active alors qu’il fait tout sauf la pénétration», estce que, dans ce cas, nous parlons de chasteté? «C’est utopique de croire que c’est un réel retour vers la chasteté», soutient la sexologue. Personne ne peut complètement occulter la dimension sexuelle car chacun est un «être sexué, sexuel et érotique jusqu’à sa mort». D’ailleurs, «une absence de sexualité ne signifie pas une absence de désir, précise Mme Robert. La négation de la dimension érotique de l’être humain démontre un manque de connaissances flagrant».
Renoncer à la sexualité peut avoir des effets pervers si cela n’est pas pleinement réfléchi et mûri, car il faut être capable de sublimer ses désirs. Jocelyne Robert soutient qu’en plus du sentiment de culpabilité que peuvent subir les tenants de cette orientation, ils auront à vivre avec des frustrations pouvant devenir malsaines. «Certains ados choisissent vers 17-18 ans de pratiquer "une accalmie sexuelle". Ils arrêtent d’avoir des relations pendant un certain temps. Parfois c’est parce qu’ils ont eu une vie sexuelle précoce, débridée, mais ils le font de leur plein gré sans qu’on leur impose un modèle», explique Jocelyne Robert. Elle condamne Michel Robillard, le président de Chasteté- Québec. «Son jupon dépasse. C’est dangereux de défendre des valeurs religieuses aussi rigides. […] Je suis d’accord pour dire qu’aujourd’hui la sexualité est en perte de sens et de signification, mais il ne faut pas non plus faire de l’éducation sexuelle par la peur».
Le projet de loi sur le consentement sexuel serait une tentative de contrôler la sexualité des jeunes. «Ce projet de loi est farfelu, car les adolescentes pourront, légalement, au niveau provincial, se faire prescrire la pilule ou se faire avorter sans le consentement de leurs parents, mais ne pourront pas, selon la loi fédérale, avoir une relation sexuelle. Quelle aberration!» Le problème de l’éducation sexuelle ne se situe pas au niveau de l’âge de consentement ni même au sujet de choix de la chasteté, mais plutôt la place et la signification que l’on accorde au sexe. «D’un côté, il y a la pornographie qui privilégie la performance et le côté mécanique et, de l’autre, les intégristes qui veulent contrôler le corps des femmes.» Entre les deux, «réussir à trouver un juste milieu», et surtout, «privilégier le plaisir».