Les étudiants montréalais de 1895 à la fin des années 1960

Tuer le mythe

Clément Sabourin

La question est revenue souvent cette année : les étudiants d’aujourd’hui sont-ils moins politisés que leurs prédécesseurs ? Pas du tout, répondent les auteurs de deux études historiques et sociologiques du mouvement étudiant montréalais.



Ce n’est sans doute pas un hasard si Karine Hébert, auteure d’Impatient d’être soi-même, Les étudiants montréalais, 1895-1960 et Jean-Philippe Warren, qui signe Une douce anarchie, Les années 68 au Québec sont tous les deux des enfants de baby-boomers. « On entend toujours que les jeunes d’aujourd’hui sont dépolitisés par rapport à ceux des années 1960 », dit Mme Hébert, jointe à l’Université de Rimouski où elle enseigne l’histoire. « Il faut revenir du mythe de ces années », poursuit M. Warren, professeur au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia.

Alors qu’aujourd’hui l’avis des étudiants constitue un préalable à toute réforme de l’éducation, leur opinion était ignorée par les décideurs politiques du début du 20e siècle. « On leur disait “Vous êtes l’avenir de la société, pour le moment, vous n’avez pas grand-chose à dire” », dit Karine Hébert. Elle explique que c’est au sortir de la Seconde Guerre mondiale que la prise de parole a été conquise. Reprenant de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) le concept de « jeune travailleur intellectuel  », et donc de classe sociale à part entière, les étudiants montréalais ont su gagner en légitimité. Ce n’est toutefois que tardivement que les associations étudiantes décident de recourir aux modes d’action plus radicaux. Mme Hébert rappelle qu’hormis quelques rares mouvements ponctuels – telle une manifestation contre la tenue d’une conférence de représentants du Front populaire espagnol, en 1936 ; conférence qui sera finalement organisée à McGill – les étudiants de l’UdeM n’ont jamais mené de mouvement d’ampleur jusqu’en 1958.

Cette année-là, une décision du premier ministre québécois Maurice Duplessis empêche les institutions d’enseignement supérieur de la province de recevoir des subventions fédérales. Les six présidents des associations étudiantes du Québec signent un mémoire conjoint portant sur les conditions de vie des étudiants.

Déjà, ils insistent sur la nécessité d’un système de bourses permettant l’accessibilité aux études. Insultés que Duplessis ne daigne accorder une entrevue à leurs représentants, les associations votent la grève. Cette première est un succès : les étudiants ont démontré qu’ils formaient un groupe mobilisable et leur démarche a reçu un écho favorable auprès de la population. « C’était la fin du duplessisme, les idées de la Révolution tranquille se répandaient. Les revendications à la base du mouvement de 1958 allaient dans ce sens là, d’où la bonne réception », explique Karine Hébert.

Cet épisode marque une étape cruciale : « Par leur action publique, les étudiants ont voulu agir à titre de groupe de pression », écrit l’auteure. Dans cette lancée, le mouvement se dote de structures fortes : en 1963, l’AGEUM, l’ancêtre de la FAÉCUM, possède 7 officiers, 6 employés et 23 cols bleus.

Dans un Québec qui se modernise matériellement et politiquement, et dont la population n’a jamais été aussi jeune, les universités vont vivre les moments les plus révolutionnaires de leur histoire, entre 1967 et 1969. « Il y a eu un alignement particulier des planètes, les gens étaient plus susceptibles de se révolter », justifie Jean- Philippe Warren, qui dénombre quatre facteurs. Premièrement  : l’éducation postsecondaire était critiquée par des étudiants, dont la population était passée de 20 000 en 1962, à 80 000 en 1968. Des facultés explosaient, telles celles de sciences sociales. « On atteint une masse critique de gens qui peuvent et veulent se mobiliser », poursuit M.Warren. Deuxième facteur : la province connaît une période économique faste et « les gens se révoltent toujours le plus lorsque la situation est supportable ». Troisièmement : les étudiants font face à un vide politique et culturel. Aucun parti politique ne les représente – le PQ n’existe pas encore – et aucune émission de radio ou de télévision ne parle de leurs besoin. Enfin, dernier élément, le boom démographique fait en sorte que le Québec d’alors est « une société adolescente ».

Toutefois, insiste M. Warren, en 1968 comme aujourd’hui, les militants prompts à prendre la rue ne représentent que 2% des universitaires. « Le Québec de 1967 n’est pas un foyer brûlant d’agitation étudiante. En fait, ce dont les leaders se plaignent, ce n’est pas de l’extrémisme ou de la témérité des actions de leurs camarades, mais de leur effarante passivité, de leur incurable léthargie », écrit le professeur de Concordia. Il poursuit par deux anecdotes qui rappellent étrangement ce qu’a connu la FAÉCUM ces deux dernières années : un congrès de l’AGEUM (l’ancêtre de la Fédération) tenu en 1966, n’attira que 40 participants, alors que 400 délégués étaient attendus, et au début de l’année scolaire 1967-1968, les appels au boycott de la hausse des frais décrétée par l’Université de Montréal s’étaient soldés par un échec, « l’implication de la population concernée se révélant à peu près nulle ».

En fait, conclut Jean-Philippe Warren, le principal changement qu’a connu le mouvement étudiant en quarante ans réside dans l’usage de violence verbale et matérielle. « Il y avait dans les années 1968 une naïveté et une culture de la violence. On ne connaissait pas le poids des paroles, aujourd’hui on connaît leurs conséquences. »

Alors que de nouveaux officiers viennent de prendre possession de leurs sièges à la FAÉCUM, à la FEUQ ou à l’ASSÉ, on ne saurait que leur conseiller la lecture de ces deux ouvrages. Certain qu’ils y puiseront quelques solutions aux défis qui s’offrent à eux.

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Une douce anarchie, Les années 68 au Québec, Jean-Philippe Warren, Boréal
Impatient d’être soi-même, Les étudiants montréalais 1895-1960, Karine Hébert, Presses de l’Université du Québec

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