Entrevue avec Pierre Tourangeau, ancien responsable du Quartier Latin et de Services-Campus entre 1973 et 1975, aujourd’hui premier directeur contenu nouvelles et actualités pour Radio-Canada.
Quartier Libre : 35 ans après votre passage au Quartier Latin, avez-vous beaucoup de souvenirs de cette époque ?
Pierre Tourangeau : Oui, j’en ai encore beaucoup, d’abord parce que cette époque a été l’une des plus formatrices de ma vie. Quand la grande Association Générale des Étudiants de l’Université de Montréal s’est sabordée à la fin des années 1960, il a fallu créer un organisme à but non lucratif dans lequel on retrouvait le Café campus, le Quartier Latin, deux ou trois magasins… Tout cela était la propriété des étudiants qui en assuraient eux-mêmes la gestion avec les employés. En plus du journal Quartier Libre, j’avais aussi à ma charge cette entreprise, Services-Campus, qui comptait 110 employés et un chiffre d’affaire de près de 3 millions de dollars.
Pas une mince affaire. Aviez-vous le temps pour diriger le journal ?
Mes collègues de l’époque vous diraient qu’il n’y a personne qui dirigeait le Quartier Latin. C’était l’époque des groupes de gauche et donc mon titre officiel était « coordonateur » du journal. Je dirigeais plus un comité de rédaction en plus de devoir écrire, monter, réviser, porter chez l’imprimeur et distribuer.
Comment était le Quartier Latin à votre époque ?
C’était un journal à mi chemin entre la dénonciation et le combat mais, déjà à l’époque, on faisait un peu d’enquêtes. Je me rappelle très bien avoir publié des articles chocs qui nous ont valu des menaces de poursuites de la part de l’Université. On avait étalé à la une du journal les dépenses effectuées sur la maison du recteur qui lui était fournie par l’Université. Il y avait plus de 120 000 dollars de dépenses, ce qui en 1973 était considérable. Je me souviens que les médias traditionnels en avaient parlé.
L’autre aspect de l’époque, c’est la difficulté à travailler avec tous les groupes de gauche qui étaient loin d’être unis. Il y avait les groupes d’obédience marxiste, tendance léniniste, plus près de Mao que du régime soviétique. Il y avait aussi des pro-soviétiques, des trotskistes…. Et tout ce petit monde se ramassait à la fois au conseil d’administration de l’entreprise mais aussi au comité de rédaction du journal. Chacun de ces groupes essayait de s’emparer du journal pour pouvoir en faire son organe de propagande. Alors évidemment, la publication du journal se trouvait être un grand exercice de conciliation entre toutes ces tendances. Étant donné que j’étais au centre de tout ça, je m’arrangeais pour essayer d’en tirer quelque chose de lisible mais ce n’était pas toujours évident. D’ailleurs, à cause de cet enfermement dans les dogmes de gauche, le journal avait moins de retentissement que la version de la fin des années 1960 qui était très iconoclaste, très revendicatrice, très contre-culturelle.
Êtes-vous nostalgique parfois ?
Ouf, oui. D’ailleurs à tel point que j’ai écrit un roman sur cette époque là (La Dot de la Mère Missel, 2000, chez XYZ Éditeur). Je me souviens par exemple que les trotskistes sur l’équipe du journal étaient un peu plus joyeux que les marxistes-léninistes qui étaient un peu plus sombres et dogmatiques. Il arrivait qu’avec les trostkistes on se fasse pas mal de petites fêtes, on chantait des chansons pour distribuer le journal. Je me souviens bien aussi d’une fois où il y a eu des grèves à l’Université et l’administration avait fait appel à des agences de lutteurs pour faire la sécurité. Johnny Rougeau et d’autres étaient là pour permettre aux gens de traverser les lignes de piquetages. Tout ça se transformait souvent en foire d’empoigne, c’était assez particulier. Ensuite tout le monde allait se consoler au café campus. À cette époque, beaucoup de gens se sont croisés. Le Quartier Latin et Services-campus ont été très importants, ça m’a donné une expérience en gestion incroyable pour quelqu’un de mon âge.
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Parmi les anciens collègues « Marxistes révolutionnaires de tendance trostkiste » de Pierre Tourangeau au Quartier Latin du milieu des années 1970 :
Alain Dubuc, éditorialiste, La Presse
Pierre Paquette, député du Bloc québécois, ancien vice-président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)
Ronald / Donald Cameron, président Fédération nationale des enseignants et enseignantes du Québec (FNEEQ)