Racisme, homophobie, xénophobie... le constat des ONG occidentales est alarmant. À la veille des élections présidentielles russes à l’issue prévisible, Quartier Libre s’est penché sur les liens qui unissent le pouvoir russe et les groupes extrémistes.
En Russie, le « tchiornye » et l’homosexuel ne sont pas à leur place. « Tchiornye » désigne tout ce qui n’est pas slave ou tout ce qui ne mérite pas de l’être, comme les immigrants, aux dires de certains groupes extrémistes. En 2008, à la veille des élections présidentielles, l’homophobie et la xénophobie constituent deux enjeux importants pour la société russe dont le pouvoir du Kremlin ne semble pas prendre conscience.
Le 25 mars 2006, Liana Sisoko, d’origine russo-malienne, était attaquée au couteau par deux jeunes ayant tracé une croix gammée et les mots « skinheads... C’est nous », près du lieu du crime. « L’augmentation du nombre d’incidents de ce genre est très nette », rapporte Anne Sainte-Marie, responsable des communications de la branche franco-canadienne d’Amnistie internationale. Le nombre de meurtres officiellement déclarés comme étant de motivation ethnique a plus que doublé entre 2005 et 2007, rapporte l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch, passant de 31 à 67 pour l’ensemble de la Fédération russe.
Les crimes à caractère haineux restent souvent impunis et les organisations occidentales oeuvrant pour la paix sonnent, depuis déjà longtemps, l’alarme qui devrait mettre fin à cette situation. « Les pouvoirs publics n’ont pas combattu de façon satisfaisante le racisme et la discrimination dont souffraient certaines personnes en raison de leur appartenance ethnique ou de leur orientation sexuelle », signalait Amnistie internationale dans son rapport annuel de 2007 sur la Russie.
Des actes aux décisions politiques, il n’y a qu’un pas : le maire de Moscou, Iouri Loujkov, a interdit le défilé de la fierté gaie, une décision confirmée le 26 mai 2006 par un tribunal de la capitale russe, un jour avant la date prévue du défilé.

Depuis 2006, toute tentative de manifestation de fierté gaie dans les rues de Moscou s’est soldée par des actes violents de la part de groupes extrémistes et des arrestations de manifestants. Les journalistes et observateurs occidentaux présents ont tous rapporté avoir vu des groupes skins et des fondamentalistes orthodoxes agresser physiquement, sous l’œil attentif des policiers, des manifestants gais. « En ce qui concerne l’homosexualité, la société russe n’a jamais reconnu ce droit-là. La Russie a voulu faire une transition, mais on ne peut pas changer [les mentalités] du jour au lendemain », explique Luc Duhamel, professeur de politique russe à l’UdeM.
Les skinheads sont une partie intégrante de la jeunesse russe, et la presse xénophobe issue du mouvement, comme les revues Pod Nol (« La boule à zéro ») ou Bieloe soprotivlenie (« Résistance blanche ») circulent librement. Les homosexuels et les « tchiornye » ont du mal à réclamer justice. « Les skins bénéficient de la passivité ou de la protection des policiers », souligne Yves Bourdillon, journaliste couvrant l’ex-URSS et le Proche-Orient pour le quotidien économique français Les Échos. Les forces de l’ordre sont soupçonnées d’avoir des tendances racistes, ou du moins d’accepter de fermer les yeux face au problème : « Les skins font en fait le travail que les policiers ne peuvent pas faire eux-mêmes », constate Frédérick Lavoie, journaliste québécois indépendant établi à Moscou. Les ONG elles-mêmes dénoncent la situation : « Les policiers commettent des violations des droits humains en grand nombre et on leur reproche extorsions, arrestations, tortures et mauvais traitements arbitraires envers les étrangers », accuse Mme Sainte-Marie.
Le président Vladimir Poutine ne semble pas réagir face à cette violence. Serait-elle encouragée par le pouvoir du Kremlin ? « On voit d’un côté le gouvernement se démarquer des plus hystériques, sanctionner quelques coupables et dénoncer l’extrémisme dans ce domaine », mentionne M. Favarel-Garrigues, enseignant et chercheur pour l’Institut d’études politiques (IEP) et coauteur de l’ouvrage Criminalité, police et gouvernement : trajectoires postcommunistes (2003). « D’un autre côté, ajoute-t-il, la promotion du patriotisme, ainsi que l’adoption de lois floues sur le terrorisme et l’extrémisme, encouragent, au niveau local, des pratiques de haine. »
Le gouvernement issu du parti Russie unie de Poutine semble se donner une raison pour expliquer son manque d’intervention : « Les idées xénophobes sont diffusées dans la société russe, qui se voit comme une forteresse assiégée entre impérialisme occidental, menace islamiste et pression migratoire chinoise », explique M. Favarel-Garrigues.
Cette promotion patriotique se retrouve également dans ce que les observateurs occidentaux appellent « les jeunesses poutiniennes » soit le mouvement de jeunes Nachi (« Les nôtres ») acquis à la cause de Vladimir Poutine, voire même l’idolâtrant. Rassemblant parfois plus de 100 000 sympathisants lors de manifestations de soutien au président (le nombre total des membres est estimé à 10 000), ces adolescents rejettent littéralement tout opposant potentiel de l’actuel dirigeant et défendent des intérêts ultra nationalistes : « Ces jeunes rêvent d’un pays qui retrouve une grande puissance et jouent un rôle de propagande assez spectaculaire », rappelle Yves Bourdillon, « mais ils ne sont pas xénophobes ou racistes », précise Frédérick Lavoie.
« Nachi est davantage la branche radicale de l’anti-occidentalisme de Poutine. Ils sentent que les pays européens ne les respectent pas et usent d’un nationalisme plus défensif qu’offensif », note le journaliste québécois. « Il y a des gens qui vont contre notre intérêt national et nous ne nous gênons pas pour exprimer notre opinion », expliquait Nikita Boronikov, un commissaire fédéral de Nachi, lors d’une entrevue pour Radio-Canada en novembre 2007.
Les violences extrémistes en Russie constituent « des situations isolées », selon Alexy Lisenkov, attaché de presse de l’ambassade russe à Ottawa. Il assure pourtant que le gouvernement est en train de prendre toutes les précautions face à la situation. Quant aux policiers violents, il soutient qu’ils seront punis.
M. Lisenkov affirme, par ailleurs, ne pas avoir lu le dernier rapport d’Amnistie internationale. Si le chiffre des agressions envers les étrangers a augmenté, « c’est parce que de plus en plus d’étrangers s’installent en Russie ». Quand on lui demande si les homosexuels sont respectés en Russie, il répond : « tous les points de vue sont acceptés », avant d’avouer que, « peut-être, cela n’était pas le cas dans l’URSS ».
En 2002, la Douma – chambre basse du parlement russe – adopte une loi qui condamne les activités extrémistes. Le futur président réussira-t-il à abolir les mouvements haineux ? Dmitri Medvedev « a la réputation d’être plus libéral que l’entourage de Poutine, mais il reste à savoir comment vont se diviser les pouvoirs entre président et premier ministre après son élection », se questionne M. Favarel-Garrigues. « Je serais très surpris qu’il change grand-chose. Je pense qu’il n’aura pas beaucoup de marge de manœuvre puisqu’il sera sous la domination de Poutine. Qu’est ce que le pouvoir a à gagner en matière de droits humains, si ce n’est l’estime de quelques intellectuels occidentaux ? », conclut Yves Bourdillon. À partir du 3 mars, les premiers pas du duo Medvedev-Poutine devraient être attentivement scrutés.