Un vestiaire de football ou de hockey renferme bien des secrets. C’est ce que révèle le chargé de cours en travail social de l’Université de Montréal, Simon Louis Lajeunesse, dans L’épreuve de la masculinité. Grâce à des témoignages saisissants, recueillis auprès de sportifs universitaires de Montréal et Québec, il met en lumière l’abondance de rituels sexuels mais aussi l’homophobie qui règne en maître dans les équipes.
Quartier Libre : Comment expliquez-vous qu’il y ait autant d’homophobie dans le sport, particulièrement dans les sports d’équipe ?
Simon Louis Lajeunesse : Les sportifs d’équipe, que j’appelle les grégaires, vivent la construction de leur masculinité à travers ce que les autres pensent et font. On est viril et masculin parce qu’on se tient avec des gars virils et masculins. C’est pour ça que, selon eux, la présence d’une personne – ou d’un comportement – homosexuelle risque de les contaminer. Et même si personnellement ils ne seraient pas contre un gai dans leur équipe, leur sentiment d’appartenance est tellement fort qu’ils sont prêts à marcher sur leur opinion personnelle.
« Le football, ça a toujours été considéré comme un sport d’hommes. Les homosexuels ne peuvent pas avoir de place là-dedans » (Sylvain, football)
Q. L. : Dans votre livre, il y a des témoignages poignants de garçons qui n’ont pas pu pratiquer le sport qu’ils souhaitaient à cause de ce rejet...
S. L. L. : J’ai trouvé ça difficile. Je pense par exemple à ce gars qui faisait du vélo et qui ne se trouvait pas d’entraîneur parce qu’il était trop efféminé. Finalement, il a du intégrer une ligue de cyclisme gaie. À moins de garder le silence sur ton orientation sexuelle, tu ne peux pas faire les compétitions ordinaires. L’histoire a prouvé que les sportifs qui ont révélé leur orientation sexuelle ont mis fin à leur carrière.
« J’étais capitaine de badminton au cégep, mais j’ai dû arrêter quand on a su que j’étais gai. Maintenant, je vais aux Jeux gais » (Édouard, badminton)

Q. L. : Vous décrivez la division des garçons en trois classes que vous perceviez dans votre jeunesse. Trouvez-vous que c’est encore le cas aujourd’hui ?
S. L. L. : Je pense que ça existe toujours, malheureusement. Il y a encore les garçons en parfaite conformité avec leur genre masculin, les bons en sport. Et puis, il y a tous ceux du milieu, qui aimeraient ressembler à ce modèle dominant. Enfin, il y a les « erreurs de la nature », ceux qui sont en non-conformité de genre et dont personne ne veut, comme les efféminés.
Q. L. : Ce sujet de recherche n’est pas anodin. Vous semblez avoir été vous-même marqué par cette différenciation...
S. L. L. : Oui, je dis dès le début du livre que je faisais plutôt partie du troisième groupe. Je pense que tous les gars sont marqués par ça. Parce que le sport, c’est ce qui mesure dès le jeune âge la masculinité d’un garçon. Si tu n’aimes pas le hockey, c’est douteux, c’est louche. Si en plus tu fais de la musique, alors là, on te soupçonne d’être homosexuel. Si j’ai fait cette recherche, c’est parce que je voulais savoir ce qui se passe dans la tête des gars du premier groupe.
Q. L. : Durant six ans, vous avez observé et interrogé des sportifs universitaires qui vous ont révélé beaucoup de détails intimes. Comment avez-vous procédé pour gagner leur confiance ?
S. L. L. : J’ai, par exemple, passé une année au sein d’une équipe de football universitaire. J’étais sur le banc pendant les entraînements, je transportais les bouteilles... Au fur et à mesure, certains sportifs ont accepté de me parler. J’ai aussi bénéficié de l’aide d’un informateur qui m’a, dès le départ, livré certains scoops sur les rituels des sportifs. Ça m’a permis de lancer la conversation sur des affaires que les gars n’auraient pas abordées d’eux-mêmes.
« Nous autres, on ne fait pas le rituel de la toast, où il faut que les gars se masturbent et éjaculent sur la toast et le dernier qui vient doit manger la toast. Je l’ai fait souvent, mais pas cette année » (Antoine, football)
Q. L. : En ce qui concerne les rituels sportifs et les initiations, vous démontrez que certains mythes, comme « la toast », sont en fait bien réels...
S. L. L. : Certains témoignages m’ont vraiment surpris. Je savais qu’il se passait des choses dans les vestiaires au niveau génital, mais j’ignorais que ça avait cette importance-la. La « toast », je pensais que c’était une légende urbaine. Même quand les premiers répondants m’en ont parlé, je suis resté sceptique. Mais d’autres personnes qui étaient autour de moi m’ont aussi dit qu’ils l’avaient fait, qu’ils l’avaient mangée ou pas. Alors là, j’ai commencé à croire ce que les gars me disaient, surtout que ce n’est pas très glorieux à dire pour quelqu’un de très homophobe.
« Des fois ça allait plus loin, y’a des petites gangs où, quand tu sortais de là, tu marchais écarté une couple de jours parce que les gars t’avaient enculé » (Paul, football)
Q. L. : Justement, certaines pratiques sont clairement homosexuelles. Comment expliquer ce paradoxe avec la présence d’homophobie ?
S. L. L. : Un jour, j’ai demandé à un sportif s’il n’avait pas l’impression de tromper sa copine quand il faisait une fellation à un homme. Il m’a répondu : « Bah non, c’est pas pareil, on est tous les deux hétéros. » En fait, ce qui compte c’est le sens qu’ils donnent à leur acte et non l’acte en tant que tel. Ils veulent se conformer aux règles de la masculinité qui sont des règles de domination, de subordination, de marginalisation et de peur du féminin. Les gars sont très durs avec eux-mêmes. Ce n’est pas rien quand ton modèle t’interdit de pleurer ou de t’asseoir d’une certaine façon. Ça devient très contraignant, très dictatorial.
« Un homme, c’est quelqu’un qui arrête de pleurer à deux ans » (Didier, rugby)
Q. L. : Dans votre livre, il y a un passage sur le vestiaire et la signification de son architecture. Pouvez-vous nous expliquer quelle importance cela revêt ?
S. L. L. : Je crois qu’il n’y a pas de vestiaires pour hommes et d’autres pour femmes, parce qu’il y a une différence mais bien pour créer cette différence. Les vestiaires des filles et ceux des garçons ne sont, en effet, pas construits de la même manière. Pour les hommes, on va privilégier de grands espaces, sans rideaux, où la pudeur n’existe pas, alors que pour les filles, on va mettre des rideaux et des séparations. On favorise donc l’exposition des parties génitales des hommes. C’est là que vont se passer des choses qui sont propres au groupe, car personne d’autre n’y entre. Moi-même, je ne suis pas entré dans ce vestiaire. Dans mon observation participante, je voulais respecter une certaine limite et de toutes façons, ils n’auraient pas fait devant moi ce que je décris dans le livre.