Sommet Inde-Afrique

L’Inde mise sur l’Afrique

Cécile Delporte

Le premier sommet Inde-Afrique, qui se déroulera du 4 au 8 avril à New Delhi, est l’occasion de se pencher sur la nature et les enjeux de ce partenariat en plein essor. Celui-ci illustre la volonté des pays africains de réduire leur dépendance économique à l’égard des anciennes puissances coloniales, des institutions internationales, mais aussi de la Chine.



« Un partenariat dynamique, une vision partagée.  » C’est ainsi que le ministre des Affaires étrangères indien, Shri Anand Sharma, présente la philosophie du sommet Inde-Afrique, sur le site de son ministère. Ce premier évènement du genre aura pour objet de « renforcer les partenariats déjà existants dans des secteurs aussi divers que l’agriculture, la sécurité alimentaire, la santé, le développement d’infrastructures, la science et la technologie, les médicaments génériques, la formation et l’industrialisation  ».

GIF - 12.1 ko
Illustration : Clément de Gaulejac

Les autorités indiennes chargées d’organiser le sommet y ont donc invité, en plus de différents chefs d’États africains, les représentants des associations économiques régionales africaines comme le Marché commun d’Afrique orientale et australe (COMESA), la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), ainsi que l’Union africaine et les représentants du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD).

UN PARTENARIAT HISTORIQUE ET VARIÉ

Pour Mohammed Badrul Alam, professeur de science politique à l’Université Jamia Millia Islamia de New Delhi, les relations entre l’Inde et l’Afrique sont basées sur « la compréhension, l’amitié et les bénéfices partagés ». Ces liens, aussi ancestraux que la Route de la soie, se sont renforcés à partir de l’indépendance de l’Inde en 1947. « L’Inde fait du commerce avec tous les pays d’Afrique, mais plus particulièrement avec les pays d’Afrique de l’est, grâce au commerce maritime », explique-t-il. Parmi les produits échangés, figurent le textile, les épices, le thé, les céréales, ou encore des objets artisanaux. Mais les échanges entre l’Inde et l’Afrique concernent avant tout l’extraction et la transformation des matières premières – comme le pétrole ou les activités minières.

UN PAYS EN QUÊTE DE RESSOURCES ÉNERGÉTIQUES

Avec le développement économique du géant indien, ses besoins énergétiques sont en constante augmentation. C’est pourquoi « les échanges se font principalement avec une poignée de pays africains, pour la plupart producteurs de pétroles ou de minéraux », explique Harry Broadman, conseiller économique pour la région africaine à la Banque mondiale et auteur de « China and India go to Africa », dans la revue Foreign Affairs de mars-avril 2008. Selon ses données, 68 % des exportations africaines vers l’Inde proviennent d’Afrique du Sud et concernent des minerais, des pierres précieuses, des métaux et alliages et des produits chimiques.

Cette concentration géographique des zones de commerce entre l’Inde et l’Afrique tend néanmoins à se résorber depuis quelques années : « Ces dernières années […] l’Inde commence à importer d’Afrique d’autres produits comme le coton ou de la nourriture, qui sont transformés en Asie et destinés à l’industrie ou à la consommation  », souligne M. Broadman.

AU-DELÀ DE L’ÉCONOMIE

Les relations entre l’Inde et l’Afrique ne se limitent pas aux échanges économiques : Mohammed Badrul Alam indique qu’il existe aussi « des échanges en terme d’éducation, de partage de technologies de l’information et de la communication ». À titre d’exemple, le ministre indien des Affaires étrangères cite la mise en place depuis 2004 d’un satellite et d’un réseau de fibre optique pour relier 53 pays du continent africain. Le premier permet de favoriser une communication plus fluide entre les différents chefs d’États africains, le second alimente des centres d’enseignement et des hôpitaux spécialisés indiens et africains ainsi que des hôpitaux implantés dans des sites reculés d’Afrique. De la même manière, en Ethiopie, plusieurs compagnies indiennes produisent des médicaments et des traitements antirétroviraux contre la tuberculose et la malaria, en partenariat avec des entreprises locales.

UNE AFRIQUE ENTHOUSIASTE MAIS SUR SES GARDES

De l’autre côté de l’océan Indien, ce partenariat est accueilli plutôt positivement, comme l’explique Henri-Elie Ngoma Binda, professeur de philosophie politique à l’Université de Kinshasa en République démocratique du Congo. « La Chine et l’Inde, dits du tiers monde, mais [présentant un] développement admirable, s’offrent aux Africains comme des partenaires à la fois proches de leurs préoccupations et susceptibles de leur apporter, sans trop d’exigences, des possibilités de croissance de leur économie. » Il souligne néanmoins le caractère nécessaire, plutôt que volontaire, de ces liens.

Harry Broadman suggère aux Africains d’être vigilants. Le déséquilibre actuel entre les importations et les exportations, même s’il tend à se résorber, pourrait, selon lui, créer une concurrence déloyale entre les produits locaux africains et les produits importés de Chine ou d’Inde, par exemple dans le domaine du textile. De même, une concentration trop forte des investissements indiens dans le domaine de l’industrie lourde ne conduirait pas à une création d’emploi significative, ce dont l’Afrique aurait pourtant besoin. « Les compagnies indiennes en Afrique remplacent parfois les compagnies africaines sur les marchés locaux en créant peu d’emploi sur place, allant même jusqu’à en supprimer  », affirme-t-il.

LA SPÉCIFICITÉ DE L’APPROCHE INDIENNE

Sur la scène africaine, l’Inde a une approche complètement différente de celle de la Chine, affirme Paul-Martel Roy, professeur spécialisé en économie du développement à l’Université du Québec à Montréal. « Les investissements de l’Inde en Afrique viennent principalement d’entreprises privées, alors que ceux de la Chine sont financés par le gouvernement chinois, ce qui se traduit par des investissements dans des infrastructures tape-à-l’oeil, comme la construction de stades. » Il ajoute que les Indiens, contrairement aux Chinois, embauchent la main d’œuvre locale ou bien amènent des gens qui deviennent citoyens du pays. L’approche chinoise a en effet récemment fait l’objet de certaines critiques en Afrique : « Les Africains préfèrent bien sûr avoir une route que de ne pas en avoir du tout. Mais quand les Chinois arrivent avec leur propre main-d’œuvre pour construire ces routes, la population locale n’apprécie guère », affirme M.Roy.

UNE ALTERNATIVE AUX PAYS OCCIDENTAUX

Si les anciennes puissances coloniales perdent des marchés en Afrique, au profit de pays comme l’Inde ou la Chine, c’est parce que « la forme traditionnelle de la coopération avec le monde occidental […] a radicalement déçu [ses] espoirs de développement  », explique M. Ngoma Binda. Par conséquent, l’Afrique se convainc de plus en plus qu’il est absolument indispensable et urgent de se tourner vers les pays qui offrent de plus grands avantages comparatifs. C’est une des raisons pour lesquelles les pays africains « se reconnaissent davantage dans les autres pays du Sud », ajoute M. Roy.

« La rage capitaliste de l’Occident pousse l’Afrique dans les mains, jugées plus tendres, de l’Inde et de la Chine. Face au choix nécessaire, il faut aller vers celui dont on ne connaît pas encore la profondeur du mal qu’il peut vous infliger », conclut le professeur congolais.

Répondre à cet article – 2 messages

  • L’Inde mise sur l’Afrique

    25 avril 2008 11:40, par Æthelred

    La question que pourraient aussi se poser les Africains est la suivante : Comment se fait-il que, depuis « les 4 dragons » des années 1980 jusqu’à l’Inde et à la Chine d’aujourd’hui, ces pays ont « réussi à s’en sortir » économiquement, alors que l’Afrique, sur laquelle ont pourtant été déversés depuis soixante ans des crédits sans doute encore plus importants que ce qu’avaient pu représenter les investissements de l’époque coloniale, est toujours en situation critique, voire catastrophique ? La réponse est sans doute à trouver dans les moeurs politiques africaines, qui allient la tendance à guerroyer à tout propos et la propension irrépressible de ses dirigeants à « investir » ces crédits, ou les produits de la vente du pétrole, quand il y en a, dans des comptes suisses numérotés plutôt que dans des politiques économiques locales. « Connais-toi toi-même », disait le philosophe.

    • L’Inde mise sur l’Afrique 2 novembre 2009 08:25, par hi

      c’est parce que nos dirigeants sont des tarés, ils n’en font qu’à leur poches et à celles de leur famille, malheureusement, vous savez juste après les indépendances africaines, certains pays africains offraient à la chine du riz pour qu’elle puisse s’en sortir et aujourd’hui...e n’est meme pas la peine....



À propos de nous | Nous contacter | Participer | Publicité | Partenaires | Liens | Archives
Espace privé | SPIP | Réalisation : Pascal Lamblin | Suivre la vie du site RSS 2.0