« Inventer un instrument aujourd’hui n’a pas le même sens qu’il y a quelques années », prévient d’office Serge De Laubier, responsable de la recherche au sein des studios de recherche et d’expérimentation Puce-Muse, situés dans la banlieue parisienne.
UNE DÉFINITION DIFFICILE
Si les chercheurs s’accordent pour dire que la conservation de la notion d’objet dans le processus de création d’un instrument est important, ils semblent néanmoins avoir plus de difficultés à définir clairement ce qu’est un instrument de musique : « Dans l’imaginaire des gens, l’instrument est un objet qui fait des sons, il y a le fantasme d’un objet qui va faire de la musique », souligne Serge de Laubier. Pourtant, les innovations musicales récentes sont principalement basées sur des technologies numériques et l’ordinateur est généralement indispensable pour faire sortir le son des nouveaux « instruments ».
DES INTERFACES
« Aujourd’hui, on parle d’invention de nouvelles interfaces qui nous servent à communiquer avec l’ordinateur, plutôt que d’invention d’instruments de musique », affirme Cléo Palacio-Quintin, compositrice et interprète de flûte traversière, mais surtout créatrice de l’« Hyperflûte », une flûte traversière dotée de capteurs électroniques qui permettent à la musicienne de multiplier les capacités sonores de son instrument. Selon elle, « les instruments d’aujourd’hui sont souvent hybrides, à la fois acoustiques et électroniques ». Serge De Laubier, inventeur du « méta-instrument », parle en effet de sa création comme d’un objet qui n’est « pas vraiment un instrument, mais plutôt une interface ». Il a pour fonction de saisir les gestes du musicien et de les numériser afin d’en augmenter la virtuosité.
Pour Joseph Malloch, doctorant en technologie musicale à l’Université McGill, l’instrument de musique est « un objet réel ou virtuel qu’on utilise pour faire de la musique ». Il ajoute qu’avant tout, « l’instrument de musique est un jeu. On peut utiliser ce que l’on veut pour faire de la musique, c’est la façon de jouer et le plaisir qu’on y prend qui est important ».
INSTRUMENTS AUGMENTÉS
Dans le domaine de l’invention des instruments de musique, on parle beaucoup d’« instruments augmentés ». Le principe étant d’améliorer les capacités de résonance, de clarté, de volume ou de puissance d’un instrument classique, tout en conservant le son original, expliquent Serge De Laubier et Cléo Palacio-Quintin. Les « inventeurs » tiennent généralement à préciser leur attachement aux instruments traditionnels : « Nous ne cherchons pas à les remplacer, mais à permettre aux personnes de jouer avec un instrument numérique tout en disposant d’autant de possibilités qu’avec un instrument traditionnel, avec les mêmes gestes, le même contrôle, les mêmes nuances », insiste Joseph Malloch. Ces changements concernent également les matériaux : « ces dernières années, nous utilisons des nouvelles méthodes de construction, comme l’adoption de nouveaux matériaux, tels que la fibre de carbone, pour la fabrication des guitares », indique Mathieu Thomas-Guy, luthier montréalais, spécialisé en fabrication de guitares. « Ces nouveaux types de matériaux intéressent les musiciens, même s’ils changent un peu le timbre de leur instrument, car ils sont plus rigides, plus légers et apportent plus de puissance à l’instrument ».
INSTRUMENTS JETABLES ? De nouvelles interfaces pour faire de la musique, ce n’est pas ce qui manque dans les laboratoires de recherche musicale. Ce sont plutôt les interprètes qui font défaut. « Il y a de nombreux exemples d’interfaces complètement nouvelles, qui, après avoir fait l’objet de quelques démonstrations, finissent dans un placard, faute d’interprètes et de répertoire musical », explique Cléo Palacio-Quintin. Une situation frustrante pour ces passionnés de musique, et certains d’entre eux, comme Serge de Laubier, s’inquiètent du risque de voir les nouveaux instruments de musique se transformer en objets de consommation jetables.
UN NOUVEAU GENRE DE MUSICIENS
La transformation dans la nature des instruments de musique a également pour conséquence de bouleverser la notion même d’apprentissage musical : « Avec les nouveaux instruments qui permettent de créer de la musique, comme les logiciels de création de musique électronique, les utilisateurs n’ont plus besoin de pratiquer autant et aussi longtemps qu’avec les instruments traditionnels », conclut M. Thomas-Guy. À ces nouveaux types d’instruments de musique vient donc s’ajouter un nouveau genre de musicien, désormais dépendant de son ordinateur.
Le nouveau programme en musique électroacoustique offert par la Faculté de musique de l’UdeM illustre bien cette révolution en marche : aucun préalable musical, ni formation en solfège, n’est exigé pour l’admission. Le programme, dont l’orientation est plutôt « scientifique » selon Jean Piché, professeur en composition électroacoustique au département de musique, demande néanmoins une certaine expérience dans le domaine de la programmation.