Nous sommes en 2010. Le Québec a été annexé par les États-Unis et René Lévesque, 88 ans, a fini par remporter une bataille constitutionnelle. Cette vision futuriste, c’est le Quartier Latin qui la publie, le 10 octobre 1970, en pleine crise d’Octobre. À l’époque, c’est un certain Gilles Duceppe qui dirige le journal. Dans le même article, on prévoit aussi « une crise économique grave majeure  » avant l’année 2010.



Ce petit élément de la grande histoire du journal étudiant de l ’Univer s i té de Montréal pourrait résumer à lui seul ce qu’a été le Quartier Latin. La bonhomie et l’insouciance de la jeunesse, d’abord, mais aussi l’avant-gardisme de la forme et l’anticonformisme des idées. Durant la période faste du Quartier Latin, autour de la Révolution tranquille, les membres du journal sont portés par la volonté profonde de ne pas rester de simples observateurs des luttes de leur temps. La plume et les deux pieds dans l’Histoire en marche, certains continueront et continuent encore de marquer l’histoire du Québec et du Canada.

Le Quartier Latin a délibérément dépassé les limites pour en imposer de nouvelles. À cause de ses propos radicaux contre le gouvernement de Pierre Eliott Trudeau, le journal sera perquisitionné, fin 1970. Certains membres seront même arrêtés. Le QL mettra un an avant d’être publié de nouveau, mais il renaîtra de ses cendres, comme à chaque fois.

Quand Pierre Elliott Trudeau écrivait sous un pseudonyme

L’indépendantisme de g a u c h e a s s umé d e l a deuxième partie du XXe siècle est certainement ce qui vient à l’esprit quand on parle du Quartier Latin aujourd’hui. Ce qui est ironique (et que l’on oublie souvent), c’est que des premiers ministres vilipendés dans les pages du journal dans les années 1960 et 1970 ont eux-mêmes été des collaborateurs du Quartier Latin, par exemple, Daniel Johnson père, de l’Union nationale, premier ministre du Québec de 1966 à 1968. Étudiant en droit à l’UdeM, il écrivait dans le QL entre 1937 et 1940. Puis, il y a l’ennemi juré, le premier ministre libéral du Canada, Pierre Elliott Trudeau. Lui aussi a aiguisé sa plume au QL. À l’époque, il trouvait ses études de droit ennuyeuses. Dans un article du 30 mars 1944, il fait l’éloge des voyages à moto : « Cette machine (…) est si savante et si simple qu’un excès de logique parfois me convainc que l’homme a été imaginé en vue du motocyclisme  ». L’article est signé d’un pseudonyme évocateur : « Pi-Tre ».

Les étudiants montrent les dents

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Illustration : Evlyn Moreau

Le journal des étudiants de l’Université de Montréal a évolué, les étudiants aussi. Il est amusant de voir, par exemple, les publicités parues dans le Quartier Latin des années 1920. Certains messages publicitaires ciblaient les étudiants en leur vantant les mérites de… dentiers. Une autre époque.

Malgré une santé buccodentaire pas toujours au rendez- vous, le dynamisme de la jeunesse montréalaise est visible à toutes les étapes de l’histoire du Quartier Latin. Des poésies des années 1920 aux collages surréalistes des années 1940, en passant par le militantisme radical des années 1960 et 1970, jusqu’aux enquêtes fouillées de la fin du XXe et du début XXIe siècle. Attentif aux mouvements politiques et sociaux, le QL n’en oublie pas moins de surveiller de près ce qui se passe à l’Université de Montréal. À la fin des années 1930, le journal critique le retard pris dans la construction de la nouvelle Université sur la montagne. Au milieu des années 1970, il révèle les dépenses considérables de l’administration pour rénover la maison du recteur Roger Gaudry : 120000 dollars, une fortune pour l’époque.

Même les étudiants en prennent pour leur grade. Comme dans cet éditorial de 1947 qui aurait encore valeur aujourd’hui : « La tendance actuelle du Quartier Latin n’est pas, Dieu merci, la manifestation d’un dilettantisme stérile, mais le résultat d’une prise de conscience des responsabilités de l’universitaire dans le monde contemporain. L’universitaire venu du peuple doit se donner au peuple pour l’aider dans sa lutte pour le mieux-être matériel et spirituel ». Le Quartier Latin ne s’est pas toujours fait des amis au sein de la population étudiante.

Le dernier combat du QL : la vraie indépendance En 1965, l’éditeur du journal, Jacques Elliott, déclare que le Quartier Latin est « le plus grand bi-hebdomadaire socialiste du monde ».Mais les idées radicales défendues par le journal ne plaisent pas aux étudiants de Polytechnique, jugés modérés. Le 28 octobre, les ingénieurs s’emparent de la camionnette du QL et brûlent les 11000 exemplaires qui s’y trouvent. Fait peut-être plus grave encore : à la suite de cette affaire, le Quartier Latin ne reçoit pas le soutien de l’Association générale des étudiants de l’UdeM (AGEUM).

L’équipe de rédaction démissionne en bloc et lance son propre journal, Campus Libre. Le problème de l’emprise des associations étudiantes se fait sentir dès l’apparition du Quartier Latin, en 1919. À l’époque, le journal étudiant est publié aux frais de l’équipe de rédaction. Pas toujours facile de survivre dans ces conditions. Au printemps de 1922, l’Association générale des étudiants en prend le contrôle et en fait son organe officiel.

De nos jours, le problème continue de se poser. Quand le Quartier Libre a été créé en 1993, il était (pour la première fois depuis bien longtemps) totalement libéré de l’emprise d’un quelconque groupe politique étudiant. Il aura fallu qu’un membre de l’équipe du journal commette une fraude de près de 100000 dollars en 1995, pour que le QL nécessite l’aide de la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAÉCUM). Un prêt en argent, pour combler le trou, accompagné de la signature d’un contrat qui pèse encore sur l’indépendance financière et morale du journal. Ce qui a donné le pouvoir à la fédération en 2008 de retenir temporairement le chèque des cotisations venues des étudiants pour le QL. Aujourd’hui encore, la FAÉCUM continue de bénéficier de 3 pages de publicités gratuites. Un manque à gagner pour le journal estimé à près de 50000 dollars par an. La fédération étudiante pèse aussi de tout son poids sur le conseil d’administration. Ses représentants ayant, par exemple, leur mot à dire sur les embauches.

Aujourd’hui, le Quartier Libre n’est plus un journal de combat politique, c’est une véritable école de journalisme, reconnue pour sa rigueur. Une école de journalisme qui a encore besoin d’une totale indépendance pour travailler et informer sereinement. Au fond de leur tombe, les fondateurs du Quartier Latin de 1919 ne doivent pas en revenir. 90 ans plus tard, le journal qu’ils ont créé n’est pas encore totalement libre.

L’auteur était rédacteur en chef de Quartier Libre en 2008

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